Rapport Lescure : L’art de faire passer une fumée noire pour une fumée blanche

Le Lundi 13 Mai 2013, Pierre Lescure, ancien patron de Canal+ et toujours dans le milieu, a rendu son rapport qui devait enterrer définitivement Hadopi. Du coup, tout le gouvernement s’est félicité même ceux qui n’ont jamais téléchargé un pdf de leur vie, envoyé un mail, acheté ou vendu en ligne ou partagé du contenu. Là, je me suis dit que c’était louche. Pour éviter de m’enflammer et de répéter ce que tout le monde disait déjà, je me suis décidé à le lire sur mon iPad, une tablette française, bien sûr. Bah quoi ? Si la marque Kobo Glo est française comme le dit Pierre Lescure, bah l’iPad aussi l’est. Un point c’est tout.

Cinq jours et un paquet de doliprane plus tard, j’ai fini et même lu les remerciements et donc maintenant je peux dire ce que je pensais déjà : ce rapport est de la daube.

Petit lexique d’entre soi

En Mai 2012, Pierre Lescure est nommé à la tête de la commission qui doit mener la concertation sur « l’avenir de la Hadopi et les moyens de concilier rémunérations du monde de la culture et pratiques numériques des Français ». Tout un programme.

Je ne suis pas de ceux qui voient le mal partout. Je ne m’attarderai donc pas sur la composition de cette mission même si je remarque quand même une chose qui semble parfaitement normale en France. Oui, ici, il est de tradition de parler des gens et de prendre des décisions qui les engagent sans eux. Oui, en France, quand on parle des jeunes, soyez sûrs que la moyenne d’âge de ceux qui en parlent est de 60 ans, quand on parle des agriculteurs, ce sont les patrons d’agroalimentaire qui causent, quand on parle des femmes, ce sont des hommes qui décident. On peut même remonter plus loin dans l’Histoire. Pour parler de la décolonisation, on a fait venir des préfets qui représentaient la France dans les colonies, pour parler de l’abolition de l’esclavage, on a fait venir les propriétaires et à la fin on les a dédommagé… Donc il est tout à fait normal qu’on nomme un patron de média traditionnel et archaïque pour parler d’Internet. On parle de numérique et il n’y a ni chef d’entreprise dans le numérique ni chercheur spécialiste de la question et certainement pas de consommateur du partage culturel en ligne.

Je me fous que Pierre Lescure siège au conseil de surveillance du groupe Lagardère, propriétaire de plusieurs médias classiques et qui projetterait de se développer dans les entreprises de surveillance en ligne. Rien à faire que son équipe soit naturellement constituée de mecs bien issus de l’ENA, de l’ENS, des Mines, de Polytech… des grandes écoles quoi. Ah oui, une grande école n’est pas une université avec beaucoup d’étudiants. Non ! C’est une école de 3 000 étudiants mais où l’Etat investit plus de moyens que dans une université  qui en compte 60 000. Ces gens sont censés tout savoir sur tout mais surtout ne sont jamais en contact avec rien.

 Au secours les illettrés numériques veulent nous éduquer

Tout au long de ce rapport, les jeunes sont pointés du doigt. Certains d’entre nous sont qualifiés de « numérivores ». Scoop, nous sommes les plus grands consommateurs de produits culturels dématérialisés, privilégions un accès gratuit aux contenus et ce blabla propose même de nous apprendre à nous servir d’Internet et surtout à acheter des offres légales sur Internet.

Bon là, Pierre, toi et tes amis vous avez déconné grave. Soit vous ne comprenez rien du net et des nouvelles générations soit vous nous prenez pour des boloss. Vous oubliez de noter que cette génération accède à l’emploi de plus en plus tard et qu’elle connait un chômage terrible. Ah oui, chômage doit être un mot que vous et les membres de votre commission ne connaissez pas. Écoutez, promis, si vous me donnez votre carte bancaire et celles de vos amis, moi et mes amis achèterons même votre livre. Pour ce qui est de nous éduquer… euh!… oublie en fait.

Taxer les ordis, les smartphones, les consoles et mes fesses

Dans leur pavé de navet, la fameuse mission Lescure préconise entre autre l’extension à Internet des pouvoirs du CSA, la mise en œuvre des politiques de pression directe et indirecte sur les intermédiaires, la privatisation de la censure et filtrage (on dirait qu’il y en a un qui veut encore faire le coup de la télé payante…). La mesure phare de la mission (attention… roulement de tambour…) : taxer les smartphones, les ordinateurs… Pour financer quoi ? Je ne sais pas.

Cette mesure est injuste pour deux raisons:

 1. Injustice sociale : L’accès à la culture devenant de plus en plus cher, un certain nombre d’entre nous peuvent accéder à du contenu culturel grâce à Internet, ce qui permet à des citoyens de tous bords de se cultiver. Aujourd’hui de nombreuses personnes lisent, écrivent, écoutent et regardent du contenu grâce à Internet. De plus, si cette commission était constituée de gens normaux, elle verrait que de nos jours les internautes produisent et promeuvent les artistes, achètent et prêtent du contenu culturel et s’élèvent. On a l’impression qu’ils veulent rendre l’accès à la culture impossible pour les plus modestes. Bande de bourgeois.

2. Injustice économique : Par ailleurs comment justifier une taxe par appareil. Prenons l’exemple d’un couple, deux hommes, Jean-Pierre et Ali (je sais que Barjot et Boutin ne liront pas ce billet donc je vais échapper à leur Fatwa), ils ont chacun un ordi, une tablette, et deux smartphones. Même avec une taxe à 1%, ils payeront plus cher que la redevance télé. Tout ça pour quoi ? Pour permettre à ceux qui s’en mettent déjà plein les fouilles de continuer.

Pour toutes ses raisons et d’autres encore on peut dire que la fumée blanche annoncée par le protodiacre Lescure était une falsification. Le pape Hadopi est toujours là.

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A propos Baki Youssoufou

Je suis: - Fondateur de We Sign It - Porte-Parole de Active Generation - Porte parole de #QuoiMaGueule collectif pour en finir avec les contrôles au faciès Français d’origine Nigéro-Sierra-Léonaise, je travail dans des mobilisations sur internet, La technopolitique et le Radical community-management. Etude de Banques et risques des marchés financiers puis économie sociale et solidaire. Syndicaliste étudiant puis président de la confédération étudiante. Plusieurs combats étudiants comme par exemple la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers.j'ai participe aux printemps arabes et africains (Tunisie, Egypte, Sénégal, Côte d’Ivoire….). J'ai participé à #NuitDebout et je suis co-auteur de #32Mars. Je suis radical social média stratégiste inspiré par les mouvements citoyens des villes espagnoles.
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8 commentaires pour Rapport Lescure : L’art de faire passer une fumée noire pour une fumée blanche

  1. Tortense Ninja dit :

    Un bon article mais rassurez-vous, les trentenaires comme moi qui rentrent dans la catégorie des numérivores ne s’attendaient à rien de la part d’un gouvernement qui, comme vous le dites, est incapable de comprendre que le monde qui les entoure est en train de changer : crowdfunding, partage de plans d’impression 3D, partage de musique pour faire connaître ceux qui n’ont pas séduit les majors, bref autant de concepts qu’ils ne connaissent sans doute pas et qui ne les intéressent pas de toute façon.
    Ce qu’ils ne voient pas, c’est que plus ils mettent de barrières au partage sur internet, de filtres et de censure à peine masquée, plus les dissidents que nous sommes trouveront des moyens de les contourner… comme les pirates qui trouvent la faille de chaque nouveau système, qu’il s’agisse d’un smartphone jailbreaké dès sa sortie ou d’un logiciel pro vendu à un prix prohibitif (licences crosoft, adobe et compagnie).
    Bref, résister en contournant c’est aussi ce que notre génération sait faire de mieux :)))

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  2. abdoul aziz dit :

    Je pense que c’est presque partout les meme chose qui cepasse.mais la politique doit reflechire ces action

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  3. Valentin dit :

    Un rapport qui est encore une fois le fruit de nos chers ayatollahs…Tout à fait d’accord avec ce que tu dis sur la composition de la commission. Ces gens sont dans leur tour de verre

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  4. Madi dit :

    Encore un rapport qui a permis aux copains de se retrouver autour d’une même table pour parler du sort des gens qu’ils ne connaissent pas et encore moins leurs habitudes sur le net. En fait, les membres de la commission Lescure connaissent-ils vraiment ce qu’est internet? J’en doute… Mais comme les mandataires de la commission Lescure sont « avides » d’action, ils sont résolument convaincus d’avoir confié notre sort à l’élite de notre pays. Agir à tout prix serait-ce agir quitte à faire n’importe quoi? Une chose est sûre youssoufou nous sommes d’accord. Mais juste une chose comme tu dis Boutin et l’autre ne liront sans doute pas ton article mais moi si…-;)

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  5. Seb dit :

    Cher Baki,

    Permets moi de revenir un instant sur ce billet dont je ne partage ni l’analyse, ni les conclusions et dont l’essentiel se résume à « Pauvres cons de riches, vous allez encore nous taxer ».

    En réalité, la logique du rapport Lescure repose sur le même principe que la licence globale et constitue une petite révolution des modes de pensée.

    Car, il règne dans l’univers numérique une idée phare complètement absurde née lors de la création de Microsoft en 1975. Il s’agit là de faire croire à l’utilisateur que contenu numérique et support matériel peuvent et doivent être considérés sur le même plan. Et il découle naturellement de ce postulat qu’ils doivent suive aussi la même logique marchande. Depuis lors, on vend et on achète des logiciels (au commencement), des MP3, des e-book et d’autres encore, comme on vend et on achète des ordinateurs, des CDs et des livres. Juridiquement, il en découle un raisonnement similaire : copier un MP3 est assimilé à un vol.

    On voit bien à quel point cela est absurde en rapportant cet exemple aux mathématiques. C’est comme si, finalement, on faisait payer des droit d’auteurs à Pythagore chaque fois qu’on utilise son théorème. Car bien sur, les mathématiques sont un concept, exactement comme la musique ou « l’idée » qui se cache derrière un roman ou un essai philosophique.

    Or, il existe une particularité qui différencie un concept d’un support matériel. Comme pour la formule de Pythagore, la mélodie d’une symphonie ou un concept philosophique, le support numérique à ceci de formidable : il peut se copier à l’infinie en un temps négligeable et sans perte de qualité. Ainsi, il n’y a rien de similaire entre un gâteau au chocolat et le dernier album (MP3) de Jay-Z car si je te donne le gâteau au chocolat que j’avais préparé pour mon goûter, il ne me reste plus qu’à pleurer en attendant le dîner. Tant dis qu’en copiant l’album de Jay-Z sur ton iphone, je peux continuer à l’écouter….

    …. Encore faut-il que tu es un iphone !

    C’est donc bien la question du support matériel qui nous intéresse. De la même façon qu’il faut un piano pour jouer du Beethoven ou un tableau et une craie pour appliquer la formule de Pythagore (C’est un peu plus compliqué que ça pour les Maths, mais ce n’est pas le débat), il faut un Iphone pour lire un MP3.

    Et c’est donc aussi pour cette raison qu’il existe une véritable fracture entre notre génération et les précédentes à propos des supports numériques. La génération Y a parfaitement compris que quelque chose clochait dans l’utilisation que nous avons des contenus numériques et que la copie instantanée ouvrait un champs des possibles.

    Cela se voit en particulier sur le marché du smartphone. Google a bouffé Apple parce qu’Android est gratuit et peut être copier à l’infini. Ainsi, ses utilisateurs s’attendent aussi à avoir accès à un marché d’applications gratuites, parce que justement, il semble absurde de devoir payer pour quelque chose dont on a pas défaussé son créateur.

    Le rapport Lescure à compris cela et c’est historique. C’est la logique inverse d’Hadopi qui a été mis en place comme un outils de la lutte pour préserver absolument un modèle économique faussé dès l’origine. Quasiment aucun gouvernement au monde n’a été capable d’aller aussi loin dans l’analyse du « problème » que pose l’univers numérique à l’univers matériel.

    Et finalement, l’idée de taxer le support matériel (1%…) pour financer l’idée (la culture) dépasse même celle de la licence globale qui proposait de taxer les FAI (la solution était la même, mais les moyens d’y parvenir collaient moins au problème). Pour écrire, tu as besoin d’une feuille et d’un stylo. Le contenu de la feuille ne t’appartient pas, il appartient à tout ceux qui le lise. Mais il t’as bien fallu payé pour avoir une feuille et un stylo, car cela correspond à un travail fourni par une usine et des ouvriers.

    On a trop souvent l’impression que la nouveauté d’internet, c’est la gratuité. En réalité, c’est la liberté. La gratuité ne fait qu’en découler pour l’utilisateur lambda. (si tout le monde peut copier, à quoi bon faire payer…). Et en réalité, c’est même une fausse gratuité que l’on croit voir. Les nouveaux models économiques reposent sur le service (et la publicité, mais ceci est négligeable) et là encore, Lescure l’a bien compris.

    Pythagore donnait des cours et enseignait sa formule aux enfants. Il était souvent payé pour ça, mais au fur et à mesure des années, ses anciens élèves étaient en mesure de transmettre se savoir gratuitement s’il le voulaient. Mais lorsqu’il a fallu mesurer les pyramides, c’est à Pythagore que l’on a fait appel car il était le plus qualifié pour utiliser sa formule. Ce service là lui a rapporté de l’argent et lui a permis de continuer à faire des maths.

    La solution de Lescure colle exactement au problème et pose les bases d’une solution en adéquation avec la réalité du numérique : C’est le support qui fiance l’idée. C’est le CD qui fiance l’artiste, le livre qui fiance l’auteur et l’iphone qui finance Jay-Z.

    Alors qu’est ce qu’on fait pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter un Iphone? Exactement comme quand on avait pas les moyens d’acheter un livre : là où on allait à la bibliothèque, on ira demain dans les médiathèques.

    Pour plus d’information sur la logique que je développe ici et dont Lescure s’est complètement saisi, je t’invite à t’intéresser au travaux du docteur Richard Stallman (pionner de la lutte pour les logiciels libres) : http://www.gnu.org/philosophy/opposing-drm.html et plus généralement : http://www.gnu.org/philosophy/philosophy.html

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  6. Moctar dit :

    Le raisonnement de Seb se tient en ce sens qu’il ne perd à mon sens à aucun moment la nécessité de « dédommager » l’artiste.

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